De l’éveil musical à l’apprentissage de la lecture

Robert Kaddouch répond aux parents d’élèves

Les Parents(LP):
Avant de parler de quelconque apprentissage, quelle est la priorité dans votre démarche d’enseignement ?

Robert Kaddouch (RK): La première étape de notre démarche éducative consiste à susciter l’intérêt en donnant le sens à ce que l’on va enseigner, “écouter et donner le sens“, c’est la base.

A ce stade préliminaire, l’enfant est amené à concevoir que ce qu’on va lui enseigner est intéressant pour lui, que cette future acquisition est porteuse de bien-être créatif et d’épanouissement.

Car, savez-vous, apprendre, c’est avant tout aimer apprendre. La réelle connaissance résulte d’un « goût de connaître », et tout savoir implique une motivation. C’est la raison pour laquelle il est si important de développer en priorité ce goût et cette motivation qui supportent tout apprentissage.

LP: Pour la lecture par exemple, comment vous y prenez-vous avec de enfants très jeunes ?


RK : En créant des situations-problèmes qui mettent en valeur les qualités essentielles du savoir à acquérir, de l’écriture et de la lecture dans le cas qui nous occupe maintenant, le professeur élabore ce que l’on peut appeler un amorçage cognitif, c’est à dire qu’il amène l’enfant à imaginer ce qu’il pourrait faire d’intéressant avec ce nouveau savoir.

Dans le cas de l’écriture et de la lecture, une idée forte à transmettre, est leur pouvoir de mémorisation, de communication et d’autonomisation : on se rappelle, on transmet et on peut prendre connaissance de ce que d’autres transmettent sans l’aide de quiconque.

L’amorçage cognitif est une provocation dans le sens premier du terme (pro vocare en latin : appeler en avant, faire naître). Ainsi, le professeur crée une situation qui fait naître le désir d’accéder à une forme de savoir considéré par l’enfant comme bienfaiteur.

LP : Pouvez-vous me donner un exemple de provocation ?

RK : Bien sûr ! Après des improvisations au piano avec un enfant, au moment où celui-ci réalise qu’il vient de produire quelque chose qui lui plaît, je prends du papier musique et j’écris ce qu’il vient de jouer. Je lui restitue ensuite sa production musicale alors qu’il ne s’en souvient plus et qu’il ne sait pas encore lire.

L’enfant s’aperçoit alors que je peux jouer sa phrase musicale alors que lui, l’initiateur de cette phrase, est incapable de la reproduire. Cet épisode est une véritable démonstration du pouvoir de l’écriture et de la lecture, je montre ainsi au jeune élève que que l’écriture est une mémoire et que la lecture sollicite et soutient cette mémoire.

LP: C’est effectivement une véritable démonstration de force, mais comment arrivez-vous à impliquer l’enfant ensuite, à opérationnaliser cette démarche pour concrétiser un apprentissage technique ?

RK : c’est le stade de la pâte à modeler (rires) ! Après avoir noté la production musicale de l’enfant, je lui rejoue ce que je viens d’écrire en lui demandant si tout lui convient ou s’il veut changer quelque chose. C’est alors comme s’il jouait avec de la pâte à modeler, il réalise qu’il peut, grâce au texte posé dans l’espace, ajuster, modifier, manipuler sa production avec l’aide de son professeur qui maîtrise déjà les opérations de lecture. L’enfant change une note de la fin, du milieu, il maîtrise progressivement ce que l’on bouge et ce qu’on laisse en place dans sa phrase musicale . C’est une vraie démonstration du pouvoir constructif et créatif que détiennent la lecture et l’écriture, et c’est toujours avec un petit sourire de satisfaction que l’enfant s’aperçoit du pouvoir que lui donnent ces techniques

LP: vous semblez toujours parler de la lecture avant l’écriture, est-ce un ordre d’acquisition et si oui pourquoi ?

RK : Les enfants qui fréquentent nos écoles étant très jeunes quand ils accèdent à ces techniques, je favorise l’action de lire avant celle d’écrire (certains lisent à 2 ans et demi) car le manque de motricité fine entrave leur progression graphique alors que leur vivacité visuelle leur permet de prendre des informations visuo-audio-motrices très précises. Cependant, l’étude concomitante du piano et les exercices d’audio motricité se chargeront ensuite de développer cette motricité utile à la maîtrise de l’espace du clavier et de l’espace graphique.

LP : Si l’on comprend bien, lire ou écrire un rond, lui attribuer un nom de note et une position sur le clavier est insuffisant pour vous ?

RK : Largement insuffisant ! L’écriture doit permettre d’incarner les données sonores en associant la motricité à un mouvement visuel et auditif, écrire, c’est transformer des sons qui de déploient dans le temps en signes répartis dans l’espace d’une feuille de papier. Et la véritable lecture consiste à transformer des signes en une musique qui chante dans la tête et qui provoque une émotion (ex movere : un mouvement vers le dehors) que les doigts vont restituer sur l’instrument.

A l’inverse, donner un nom à une note et lui attribuer automatiquement un emplacement sur le piano rendrait l’enfant analphabète (celui qui prend une information sans en saisir le sens).

LP : vous parlez d’enfants qui apprennent très jeunes, y a t-il un âge recommandé ?

RK : un âge non, mais un moment oui ! je m’explique.
Je considère l’âge développemental de l’enfant et non uniquement son âge biologique. Tout l’art éducatif est de percevoir le bon moment pour dispenser un savoir, pour valider et activer la phase d’inflexion, ce moment ou tout est facile à acquérir.

LP : c’est le bon moment, d’accord, le potentiel de l’enfant est prêt à réaliser un apprentissage particulier, mais est-ce qu’un enfant très jeune a besoin de lire, en ressent-il le besoin ?

RK: Décidément, vous posez les bonnes questions !
La posture dialogique du professeur permet au jeune enfant d’exprimer ses désirs sans réserve, il sait qu’il peut tout demander en cours, le dialogue est ouvert. Et l’expérience montre “qu’un enfant peut apprendre tout ce qu’il sait demander“, quelque soit son âge, c’est au professeur de trouver les bons mots, les bonnes explications.

LP : y a t-il des techniques pour cela, vu que les enfants sont très jeunes ?

RK : Oui bien sûr, après que l’enfant ait saisi la valeur d’un savoir faire, d’une connaissance, l’enfant prépare spontanément une forme de matrice psychologique, il stimule le potentiel adapté à l’apprentissage qu’il va effectuer, mais il ne sait pas comment amorcer cette action, c’est au professeur d’observer et de réagir vite, car les fenêtres de développement sont étroites.

LP : nous sommes désolés, mais il nous faut là aussi un exemple si c’est possible ?

RK : pas de problème, mes théories émergent de l’action éducative, j’ai donc toujours plein d’exemples Je vais développer la notion suivante, le point d’inflexion que j’appelle, en rapport avec l’apprentissage de la lecture, l’oeil qui se plisse.

Pour saisir le moment idéal d’un apprentissage, c’est à dire la phase d’inflexion pendant laquelle l’enfant est prêt à acquérir un savoir, une technique, le professeur doit avoir conçu des gestes pédagogiques, des techniques de provocation (pro vocare, appeler en avant, faire naître).

Voici donc deux outils que j’utilise pour provoquer et déclencher un apprentissage : le crayon de l’ourson (l’oeil qui se plisse) et ballon-vole

1er exemple : Le crayon de l’ourson (l’oeil qui se plisse)
Lors d’un cours d’éveil musical, je théâtralise une peluche qui prend un énorme crayon pour tracer des courbes. Ce petit ourson apprend à écrire et ses gestes sont maladroits, mais il arrive péniblement à dessiner ses graphes dans l’espace. Il est alors fascinant d’observer les yeux des enfants prêts à lire, donc curieux de comprendre ce que l’ourson dessine, en opposition avec l’attitude distraite, dans l’attente de la suite, des enfants pour qui cette action n’a pas de résonance.

Dans nos écoles, comme je le disais précédemment, nous concevons un âge développemental et non biologique. Un enfant qui plisse les yeux manifeste souvent un intérêt pour la lecture, alors quelque soit son âge, nous allons lui proposer cette activité adaptée à ses attentes. L’expérience montre que ces jeunes enfants attentifs aux signes sont prêts à aborder la signification, il cherchent le sens dans le graphe.

2ème exemple : Ballon vole

Un autre outil que j’utilise souvent pour provoquer et déclencher un apprentissage est le ballon.
Ecrire une mélodie sur un ballon gonflable répond à plusieurs objectifs essentiels :

Visualiser pour rendre plus concret
Ecrire une petite mélodie sur la portée dessinée sur un ballon permet, dans un premier temps, l’édification d’une image concrète de la musique, de ces notes qui flottent dans l’air jusqu’à nos oreilles, qui sont en mouvement diffus sans que l’on puisse pour autant les attraper… Et pourtant, dans notre cas on peut attraper le ballon, et avec lui la musique qu’il transporte.

L’écriture génératrice d’un plaisir différé

Dans un second temps, une solution nous semble offerte afin de mettre le doigt sur la musique, de la voir physiquement, et cette solution c’est l’écriture. 
Cette musique dont je sais qu’elle se déplace dans l’air, dans l’espace, avec une durée (donc se déplaçant aussi dans le temps), je peux désormais la lire dans l’espace qu’offre la surface du ballon et dans la durée qu’une phrase écrite implique lors de son écriture, sa lecture puis de sa réalisation chantée ou jouée.
 Ceci est en soi une révolution, car l’enfant connaissant déjà le plaisir d’écouter et jouer de la musique, il découvre maintenant la possibilité de conserver ce plaisir à travers le temps et l’espace, et par là même la nécessité pour lui de maîtriser cet outil qu’est l’écriture afin de prolonger ce plaisir.

Créer l’urgence pour engager un processus d’apprentissage .

Le ballon possède cet atout majeur de pouvoir illustrer aux yeux de l’enfant ce qu’est une situation d’urgence : le ballon se dégonfle, peut se crever, etc…
Son message est éphémère et la conservation du plaisir qu’est la musique appelle vivement à ce que l’enfant puisse préserver ce message.
 Cette urgence est une motivation supplémentaire quant au fait de retenir la musique.
 Encore une fois ici, l’écriture et l’apprentissage des codes offrent une solution toute désignée, sachant qu’il est aussi possible de recopier le message, de l’apprendre par cœur ou de mobiliser les compétences de son entourage pour en conserver la trace (papa ou maman vont recopier la mélodie) .

Socialiser l’action
A tout ceci s’ajoute le fait que ce ballon est un cadeau mais aussi un jouet auquel l’enfant accorde son attention.

Un scénario pédagogique
Cette mise en scène de l’apprentissage, ce cadeau qu’est le ballon, met en valeur la notion de posture dans l’apprentissage. Il y a d’un côté l’apprentissage des notes, des codes, et d’un autre, le moteur de ces apprentissages : le sens, la raison pour laquelle ils s’effectueront, moteur propre à mobiliser les forces et l’énergie nécessaires à l’acquisition de données nouvelles .

LP : on est alors très loin de ce rabâchage des notes et de l’apprentissage par addition, chaque jour un peu plus ? est-ce lié à l’objet de l’apprentissage, la musique ou au fait que vos élèves commencent très jeunes ?

RK : Votre remarque est pertinente, c’est l’un et l’autre .

Dans un premier temps, l’éveil musical dans le cours Kaddouch, apporte des connaissances implicites intégrées dans les histoires musicales (apprentissage implicite), l’enfant comprend la musique et la parle sans le savoir, comme une langue naturelle dont il n’a pas encore une vue réflexive sur la grammaire ni la syntaxe.

La lecture peut alors apparaître à tout moment comme un savoir-faire qui émerge comme une étincelle, en couplant harmonieusement les connaissances implicites acquises par l’enfant. Pour illustrer la fulgurance apparente de ces acquisitions, il arrive que des enfants sortent de notre cours de musique en disant : « Maman, Papa, je sais lire! » de la même manière que «  je sais faire du vélo ». Toutes les expériences accumulées se sont fusionnées à un moment donné pour permettre à l’enfant de tenir en équilibre sur son vélo, il a saisi la notion d’équilibre cinétique.

Cela illustre bien l’étymologie du mot apprendre. Apprehendere, c’est allumer un feu. “Apprendre, ce n’est pas un vase que l’on remplit, c’est un feu que l’on allume”.

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