Au piano les bébés











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entretien avec Robert Kaddouch réalisé par la revue littérraire GRUPPEN

G : Robert Kaddouch, nous avons pu visionner avec vous l’enregistrement vidéo de l’un de vos cours durant lequel le petit Sacha, âgé d’environ deux ans, fait ses premiers pas au piano. On vous voit tous les deux improviser côte à côte. Sacha prend une peluche Babar, fait jouer l’éléphant au piano avec sa trompe, l’abandonne, joue ensuite avec ses mains, s’arrête, les regarde, les repositionne, puis se remet à jouer tout sourire comme s’il avait découvert quelque chose. Un instant plus tard vous improvisez tous les deux sur la base des découvertes de l’enfant : nouvelle position des mains, rythme, timbre; comme si le fait d’adopter une nouvelle position de la main allait lui permettre de changer d’instrument.

K : Bon, l’idée c’est la méthode inductive. La méthode inductive cela signifie que l’enfant est mis en condition d’expression. A partir de cela il va essayer d’aller le plus loin possible dans la réalisation de ses projets. On peut dire ici que l’enfant goûte. Il ne sait pas ce qu’il goûte, il ne sait pas comment goûter, mais il se lance de plain-pied dans une dynamique d’expression. Dès lors il commence à cibler des projets, car il a franchi ce que l’on peut appeler le choc instrumental, c’est-à-dire le moment où l’instrument va être une découverte, mais où il ne restitue pas encore exactement ce que l’enfant veut jouer. L’enfant d’ailleurs ne sait même pas ce qu’il veut jouer  à cet instant. Néanmoins il commence à opérer certaines sélections en fonction de ce qu’il désire ou non, en d’autres termes, il crée une expérience. Et de cette expérience il tire des informations, il aiguise son goût en terme de zones actives. Donc il s’agit bien pour l’enfant tout d’abord de définir un projet, ce qu’il a envie de faire, sachant que, bien sûr, ceci ne correspond pas nécessairement à ce qu’il peut faire. Et c’est précisément ici qu’intervient la notion d’accompagnement pédagogique, ou comme je l’ai défini récemment la notion d’accompagnement proprioceptif. Lorsqu’un enfant veut apprendre à marcher on l’aide à développer les sensations des plantes des pieds de manière à ce qu’il puisse tenir l’équilibre. L’enfant s’élance donc, et l’accompagnement proprioceptif aide l’enfant à aller où il le souhaite. L’accompagnement proprioceptif, c’est donc laisser l’enfant aller où il va en sachant qu’il ne peut y aller si l’éducateur n’est pas là. Et c’est là que commence le véritable travail d’éducation, c’est-à-dire suivre l’enfant là ou il va, tout en émettant des hypothèses quant aux projets qu’il pourrait élaborer. Donc, le suivre, et l’anticiper. Sachant que, si le projet présupposé par l’éducateur n’est pas celui auquel l’enfant pense effectivement, ce dernier manifestera tout de suite son désaccord : il n’a plus envie de jouer, se démobilise, cherche autre chose, il contrecarre...
En d’autres termes, cela soulève toute la question de ce qu’on peut appeler les références-attentes. Les références-attentes, c’est tout ce qu’un adulte peut imaginer du comportement d’un enfant par rapport à la musique. Et dès qu’il y a référence-attente, il y a induction ; car on induit nécessairement quelque chose, et la plupart du temps, pas ce que l’enfant veut réaliser.
La référence-attente est une notion très importante. En fait, la dynamique inductive ne consiste pas pour le pédagogue à induire ce que lui-même attend de l’enfant mais plutôt à induire ce qu’il présuppose que l’enfant attend de lui-même. Et tout ceci ce n’est pas de l’intuition, comme cela, spirituelle... C’est tout simplement écouter ce que l’enfant est en train de faire et imaginer en fonction de ce qu’il fait, ce qu’il a envie d’atteindre. C’est par conséquent de ces hypothèses là que l’on va induire son projet. On n’induit pas notre projet, notre référence-attente.
Alors, concernant les enfants qui ne bougent apparemment pas, et bien, il faut regarder leurs yeux... Et là il faudrait faire des vidéos sur le sujet, c’est extraordinaire : l’enfant qui découvre le monde, qui est éveillé, qui possède une curiosité à toute épreuve. Il faut bien réaliser que les enfants qui « ne bougent pas » engrangent tout de même des éléments qu’ils restituent à leur manière. Ainsi ne pas émettre de références-attentes c’est ne pas dire comme les parents le disent souvent : « mon fils ne frappe pas des mains, il ne fait pas ci ou ça, est-ce que c’est normal, pourquoi les autres enfants font-ils ça, etc. ».
C’est l’image d’Epinal d’un bébé jouant du tambourin, chantant, faisant des mouvements... Voilà ce que les parents imaginent d’un cours de musique. Moi, je n’imagine absolument rien de ce que doit être un cours de musique. Je provoque des situations musicales, je lance des supports musicaux les plus neutres possibles, de manière à ce que l’enfant puisse, dans cette cours de récréation peuplée de sons, y chercher ce qu’il a envie d’y trouver. Et à partir du moment où l’enfant s’oriente dans cette cour de récréation – plutôt vers la balançoire, plutôt vers le toboggan...- je présuppose que s’il aime le toboggan c’est qu’il aime glisser, et que s’il aime glisser alors il devrait aimer ce jeu là. Je lui propose donc un parcours avec ce jeu là et progressivement l’aide à établir des liens. D’où l’importance et la dimension de cet enseignement là dans le développement de l’intelligence : établir des liens, lier les choses entre elles.
Globalement, l’accompagnement proprioceptif c’est se soumettre à l’enfant. Il ne s’agit pas de lui dire « tu te tiens comme ça », pour prendre l’exemple de la bicyclette. On ne l’attrape pas par le haut. On le laisse se lancer et puis on l’aide, on le tient de manière à ce qu’il puisse réaliser son équilibre là où il va. Entendons-nous bien, quand je dis « se soumettre » ce n’est pas du tout l’idée de l’enfant-roi, qui fait ce qu’il veut, etc. Se soumettre, cela veut dire...

G : Se mettre dessous, le supporter...

K : Voilà, le supporter, c’est ça, dans le sens premier. L’enfant ne peut pas tout. Il ne peut pas taper du poing sur le piano ou que sais-je encore. Il y a des règles sociales, un périmètre de liberté, un périmètre social de liberté qui est déterminé, et partant de cela on se soumet à l’enfant.

G : Afin de mieux cerner le contexte dans lequel s’inscrit votre travail pourriez-vous nous dire si cette pédagogie que vous développez repose sur les mêmes fondements que celle employée par le conservatoire lorsque vous y poursuiviez votre formation de pianiste, et comment êtes vous parvenu le cas échéant à développer des procédés alternatifs ? Et comment êtes-vous passé du rôle de pianiste improvisateur jazz, concertiste, à celui de pédagogue ?

La suite de l'article est dans la revue Gruppen ...........................



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